Lazare Ponticelli, le dernier «poilu» de la Grande guerre, est décédé à l'âge de 110 ans.
Lazare Ponticelli, qui vivait au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), près de Paris, avait dans un premier temps refusé l'idée d'avoir des obsèques nationales comme le proposait le gouvernement, mais avait finalement décidé d'accepter, «au nom de tous ceux qui sont morts, hommes et femmes» pendant la première Guerre mondiale.
Son histoire a rencontré celle de la grande guerre:
Lazarre Ponticelli est né le 7 décembre 1897 à Bettola en Emilie-Romagne (Italie). Son enfance est empreinte de misère. A l'âge de 10 ans, il décide de rejoindre ses frères, déjà installés en France. Seul, il rejoint la gare de Plaisance d'où, il prend un train en direction de Paris. Arrivé dans la capitale, il va de petits boulots en petits boulots jusqu'à la déclaration de guerre (août 1914). Il s'engage alors dans la Légion étrangère.
« J'étais Italien mais je voulais défendre la France qui m'avait accueilli. C'était ma manière de dire merci. Je me suis alors porté volontaire en me présentant à la caserne du Boulevard Richard Lenoir où on m'a incorporé dans le Premier Régiment étranger (La Légion étrangère). Je suis parti dans l'Argonne. Au début, nous savions à peine nous battre et nous n'avions presque pas de munitions. Chaque fois que l'un d'entre nous mourait, on se taisait et on attendait son tour ».
Un souvenir fort de ces combats de 1915 en Argonne, précisément sur la côte 707 :
« J'ai secouru un type qui avait perdu sa jambe. Je l'ai tiré jusqu'à notre tranchée sous les balles allemandes. Et, avant que les infirmiers ne se précipitent sur lui pour le soigner et l'évacuer à l'arrière du front, il a voulu me serrer dans les bras et m'a dit : « Merci pour mes quatre enfants ». Je ne sais pas ce qu'il est devenu ».
« Je suis resté sur ce front jusqu'en 1915 puis, comme l'Italie était entrée en guerre et que j'avais la nationalité italienne, j'ai été enrôlé de force dans l'armée italienne. Mais je ne voulais pas quitter la France. J'avais passé ma jeunesse à Paris, mes frères s'y étaient installés et les quelques mois dans la Légion avait fait de moi un Français. Il a alors fallu une escorte de deux gendarmes français pour faire le trajet Paris-Turin et m'incorporer dans le Troisième régiment de Chasseurs alpins italiens. J'ai été affecté à la 159ème compagnie de mitrailleuse, dans le premier contingent pour aller au front. J'ai combattu jusqu'à la fin de la guerre sous l'uniforme italien. Nous nous battions contre les Autrichiens dans le Tyrol ».
« Dans le Tyrol, face aux Autrichiens, c'était une pagaille noire. Notre propre artillerie nous a sans doute bombardés. On a été décimés. Mais copains tombaient un à un. Ils étaient morts ou blessés. J'étais à la mitrailleuse. L'ordre m'a été donné de tirer sur la sortie d'une galerie. Je l'ai fait. Une balle autrichienne m'a atteint à la face. Le sang me coulait dans les yeux. Je me suis dit que si je m'arrêtais, j'étais mort. J'ai continué à tirer malgré ma blessure. Et tout à coup, les Autrichiens sont sortis, ils agitaient des torchons blancs... Un peu plus tard, j'ai été transféré dans un hôpital à Naples. Blessé au visage, Lazarre Ponticelli reviendra vite se battre.
« Mon meilleur souvenir en Italie, ce sont les lettres que ma marraine de guerre, une porteuse de lait que j'avais rencontrée avant de partir au front, m'envoyait. Ne sachant à l'époque ni lire et écrire, ce sont des copains qui m'aidaient à correspondre avec elle ».
« Dans le Tyrol, nous étions dans les tranchées à quelques mètres de l'armée autrichienne. Nos rangs étaient composés de soldats italiens germanophones, ce qui facilita les contacts avec « l'ennemi ». On en venait même à échanger nos boules de pain contre leur tabac. On a ainsi fraternisé. Mais au bout de quelques jours, n'entendant plus de bruits de balles, les états majors se sont méfiés et ont changé les bataillons des premières lignes ».
« On a appris l'armistice du 11 novembre sur le front. Tous les gars levaient les bras en l'air. Mais les chasseurs alpins italiens m'ont gardé jusqu'en 1920. Démobilisé, je ne voulais pas être libéré comme Italien en Italie car cela signifiait que je devais y rester. Moi, j'étais sûr d'une chose, je souhaitais retourner en France, il fallait donc que je sois libéré de mes obligations militaires par la France ». Aidé par un « gradé » italien, Lazarre Ponticelli se présente au consulat de France à Milan : « j'ai montré mon livret militaire français que j'avais précieusement gardé et on m'a reconnu en tant que soldat français et donc libéré pour la France ». Dès lors, Lazarre pouvait regagner Paris pour bâtir, avec ses frères également rescapés du conflit, une nouvelle vie.
En 1921, Lazarre fonde avec ses deux frères l'entreprise « Ponticelli frères » qui se spécialise dans le travail délicat du montage et du ramonage des cheminées d'usine. Aujourd'hui, l'entreprise s'est diversifiée et a pris une envergure internationale. Elle effectue le montage, le levage, l'entretien et la fabrication d'éléments de tuyauterie, en particulier dans l'industrie des hydrocarbures.
En 1939, au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Lazare demande et obtient la nationalité française. Il s'engage au 3e bureau du département de la Seine. Mais jugé trop vieux pour le service actif, il est renvoyé à son entreprise où l'on estime que ses services seront plus profitables à l'effort de guerre. Il évacue cette dernière en zone sud non occupée par les Allemands. Lors de l'occupation de cette dernière en 1942, il retourne à Paris et s'engage dans la Résistance. Il prendra sa retraite en 1960.
Comme beaucoup de poilus, Lazare Ponticelli n'a pas parlé de ce qu'il a vécu lors de la Première Guerre. Ce n'est que ces dernières années qu'il a accepté de témoigner dans des écoles[2] et auprès de journalistes.
« Cette guerre, on ne savait pas pourquoi on la faisait. On se battait contre des gens comme nous...»